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Solutions possibles

Nous avons le pouvoir de corriger les situations créées par des décisions politiques.

Personne n'a de baguette magique pour un problème aussi complexe, mais nous avons certainement des outils à notre portée, et nous voulons en partager certains.

Après avoir démonté les récits qui blindent l’accumulation illimitée et cartographié le lourd tribut matériel qu’elle impose à la majorité, une question inéluctable se pose : comment désactiver cette architecture ? Loin d’être une impasse, les preuves économiques, l’innovation institutionnelle et la mobilisation citoyenne démontrent que l’extrême inégalité n’est pas une loi naturelle, mais un dessein politique réversible. Cet article clôt le cycle critique initié dans notre Manifeste pour déplacer l’attention du diagnostic vers l’action, en compilant les outils concrets qui sont déjà sur la table pour réécrire les règles du jeu économique.


Dans les sections suivantes, nous explorons six axes transformateurs qui articulent une feuille de route viable et rigoureuse :

🔹 Information véridique, changement de mythes et transparence Où la démystification empirique et l’ouverture des données rendent aux citoyens le pouvoir de décider de leur propre avenir. 🔹 Limitarisme (l’éthique d’« en avoir trop ») Un cadre philosophique et fiscal qui établit un plafond à l’accumulation, libérant les ressources excédentaires pour garantir un socle de dignité universelle. 🔹 Justice fiscale et souveraineté mondiale La construction d’un pacte fiscal inclusif sous l’égide de l’ONU qui démantèle les paradis fiscaux et freine le nivellement par le bas. 🔹 Fiscalité climatique de la propriété Un changement de paradigme qui transfère la charge de la transition écologique de la consommation de base vers les actifs à forte intensité de carbone. 🔹 Taxes sur la spéculation Des mécanismes de friction intelligente qui ralentissent l’hyperactivité financière destructrice et canalisent des milliers de milliards vers des biens publics mondiaux. 🔹 Économie des droits humains La subordination définitive de la politique macroéconomique à la garantie de la vie, des soins et des limites biophysiques de la planète.


Ces propositions ne prétendent pas être une baguette magique ni un recueil de recettes fermé. La complexité des défis actuels exige des solutions systémiques qui s’adaptent aux contextes locaux tout en se coordonnant à l’échelle internationale. Aux axes détaillés ici s’ajoutent d’autres voies complémentaires documentées par l’économie hétérodoxe, le droit international et les mouvements pour la justice mondiale, comme l’audit citoyen de la dette, la démocratisation des banques centrales ou la reconnaissance juridique des écosystèmes. Cependant, les six piliers développés ci-dessous partagent un dénominateur commun : ils sont techniquement conçus, politiquement négociables et éthiquement urgents.

📜 « L’indignation civique, si elle ne s’accompagne pas d’une carte claire de la façon dont les règles ont été altérées, décline en résignation. Démanteler le système implique de convaincre les majorités qu’un ordre différent est possible, légitime et urgent. »

Ce qui suit n’est pas un exercice d’utopisme, mais une carte de mise en œuvre. Nous vous invitons à parcourir chacune de ces alternatives, soutenues par des données, des expériences pilotes et des cadres normatifs en cours, pour retrouver une certitude fondamentale : une autre économie n’est pas seulement possible, elle se construit déjà. La question n’est plus de savoir si nous pouvons nous le permettre, mais si nous pouvons nous permettre de continuer sans cela.

Information véridique, changement de mythes et transparence

L’architecture de l’inégalité extrême ne tient pas uniquement par des mécanismes financiers ou des vides juridiques ; elle dépend, dans une large mesure, d’un récit culturel que nous avons intériorisé comme le bon sens. Pendant des décennies, on nous a répété que l’accumulation illimitée est le moteur naturel du progrès, que taxer les grandes fortunes fait fuir l’investissement et que la croissance économique mesurée en chiffres macroéconomiques profite automatiquement à toute la société. Cependant, les preuves empiriques contemporaines, l’innovation institutionnelle et les sciences cognitives nous offrent aujourd’hui une voie différente. Changer les règles du jeu exige d’abord de changer les informations avec lesquelles nous comprenons le monde. Cette section propose une feuille de route basée sur une démystification rigoureuse, l’adoption de mesures humaines et écologiques, et la mise en œuvre d’une transparence radicale qui rend le pouvoir de décision aux citoyens.

Démonter les mythes avec des preuves empiriques

Le premier pas pour construire une économie juste est de libérer le débat public des axiomes que les données ont réfutés à plusieurs reprises. La théorie du trickle-down ou « effet de ruissellement », qui a justifié des réductions fiscales massives pour les élites sous la promesse que la richesse filtrerait vers la base, a prouvé être un choix politique, non une loi économique. Des recherches du Fonds monétaire international et de la London School of Economics confirment qu’augmenter la part des revenus des vingt pour cent les plus riches freine la croissance du PIB à moyen terme, tandis que renforcer les revenus des classes moyennes et populaires l’accélère et la rend plus résiliente 1. Des économistes comme Joseph Stiglitz et des organisations comme Oxfam ont documenté que la prospérité ne ruisselle pas depuis le sommet ; au contraire, soixante pour cent de la richesse des milliardaires actuels provient d’héritages, de positions monopolistiques ou de connivence avec le pouvoir de l’État, et non du mérite ou de l’innovation solitaire 2.

De la même manière, le chantage politique à la « fuite des capitaux » face à une fiscalité accrue s’effondre devant l’analyse sociologique. Les registres administratifs et les études sur la mobilité des élites, comme celles dirigées par le sociologue Cristóbal Young, révèlent que les ultra-riches sont l’un des groupes démographiques les moins enclins à migrer. Leurs fortunes ne flottent pas dans le vide : elles sont ancrées à des infrastructures locales, des réseaux d’influence, un capital culturel et des écosystèmes d’entreprises qu’aucun paradis fiscal ne peut reproduire 3. Comprendre que ces récits sont des outils de paralysie législative, et non des réalités économiques, permet aux gouvernements de récupérer leur souveraineté fiscale sans craindre des menaces infondées et de concevoir des systèmes fiscaux qui financent des droits universels.

Redéfinir le progrès : au-delà de la croissance infinie

Pour transformer l’économie, nous devons changer la règle avec laquelle nous mesurons le succès collectif. L’obsession pour le Produit Intérieur Brut (PIB) comme seul thermomètre du progrès a systématiquement invisibilisé le bien-être humain, le travail de soins non rémunéré et les limites physiques de la planète. L’alternative est déjà en marche grâce à des cadres multidimensionnels qui donnent la priorité à la vie sur l’accumulation financière. L’Économie du Donut, développée par l’économiste Kate Raworth, propose un espace sûr et juste où aucune personne ne tombe en dessous d’un plancher social de base et où aucune activité économique ne dépasse le plafond écologique mondial 4. Des villes comme Amsterdam ont déjà adopté ce modèle pour auditer leurs politiques de logement et d’énergie, prouvant que la planification urbaine peut équilibrer équité et durabilité.

Cette vision est complétée par des outils institutionnels tels que l’Indice de développement humain ajusté aux pressions planétaires (IDHP) du PNUD, qui pénalise statistiquement la croissance obtenue au détriment de la dégradation de l’environnement et des émissions de carbone 5, ou le Bonheur National Brut du Bhoutan, qui intègre la santé mentale, la vitalité communautaire et la bonne gouvernance comme filtres contraignants pour toute politique d’État 6. Adopter ces mesures permet aux gouvernements et aux citoyens d’évaluer les décisions publiques avec une question simple et transformatrice : cette mesure améliore-t-elle la qualité de vie réelle sans compromettre la capacité de la planète à soutenir les générations futures ? Le progrès cesse d’être une course à l’extraction pour devenir un exercice d’équilibre et de régénération.

Transparence radicale et outils civiques

L’extrême concentration de la richesse prospère dans l’opacité. La désactiver nécessite la mise en œuvre de mécanismes de transparence non négociable qui exposent comment les règles du jeu économique sont conçues, financées et blindées. La réglementation stricte du lobbying et la fermeture des « portes tournantes » (pantouflage) par des périodes de latence obligatoires pour les anciens fonctionnaires sont des normes démocratiques de base déjà recommandées par l’OCDE et Transparency International pour éviter la capture législative par les intérêts des entreprises 7. Au niveau financier, la création d’un Registre mondial des actifs (GAR), proposée par la commission indépendante ICRICT, permettrait de lier chaque compte offshore, propriété de luxe ou portefeuille de titres à son véritable bénéficiaire, mettant fin à l’anonymat des entreprises qui facilite l’évasion systématique 8.

🔹 Propriété réelle vérifiée Exiger la divulgation publique des propriétaires finaux des sociétés écrans et des fiducies, en suivant la norme mondiale d’Open Ownership et des expériences pionnières telles que la loi CAMA 2020 au Nigeria 9

🔹 Audit citoyen des dépenses Mettre en œuvre des budgets participatifs et des portails de données ouvertes, comme le modèle né à Porto Alegre ou le Portail de Transparence du Brésil, qui permettent aux citoyens de suivre et de diriger les fonds publics en temps réel 10

🔹 Infrastructure numérique souveraine Utiliser des plateformes open source comme Decidim ou Consul pour s’assurer que la participation de masse et la délibération politique ne dépendent pas d’algorithmes propriétaires ou de la censure des grandes entreprises technologiques.

La transparence n’est pas seulement un mécanisme de défense contre la corruption ; c’est un outil civique proactif qui transforme l’information en pouvoir de redistribution et restaure la confiance dans les institutions démocratiques.

Un nouveau récit pour une économie au service de la vie

📜 « L’indignation civique, si elle ne s’accompagne pas d’une carte claire de la façon dont les règles ont été altérées, décline en résignation. Démanteler le système implique de convaincre les majorités qu’un ordre différent est possible, légitime et urgent. »

Les sciences cognitives et les études sur le cadrage narratif avertissent que se concentrer uniquement sur la diabolisation des ultra-riches ou sur l’ampleur astronomique de leurs fortunes génère fatalisme et paralysie collective 11. Le changement structurel nécessite un récit proactif et axé sur les solutions qui explique comment les lois fiscales, les monopoles et l’opacité ont été conçus pour favoriser l’extraction, et comment nous pouvons les repenser démocratiquement. Au lieu de présenter l’économie comme un jeu à somme nulle ou d’attribuer la pauvreté à des échecs individuels, nous devons rendre visibles les effets positifs et tangibles de la justice fiscale : des écoles mieux financées, des systèmes de santé résilients, des transitions écologiques justes et des communautés ayant le pouvoir de décider sur leur propre territoire.

Des organisations spécialisées en communication stratégique, comme le FrameWorks Institute, soulignent que lorsque le discours se concentre sur l’équité, sur l’exposition des règles truquées et sur la destination collective des ressources récupérées, les citoyens répondent par la mobilisation et l’espoir 12. L’information véridique, les mesures humaines et la transparence radicale ne sont pas seulement des outils techniques ou académiques ; ils sont les fondations d’un nouveau bon sens mondial. Un bon sens où le succès d’une nation ne se mesure pas à la hauteur de son sommet financier, mais à la solidité de la base qui soutient la dignité, les droits et l’avenir de toute sa population.

Limitarisme (l’éthique d’« en avoir trop »)

Pendant des décennies, le débat sur l’inégalité s’est concentré presque exclusivement sur la garantie d’un niveau minimum de dignité pour ceux qui ont le moins. Cependant, pour construire une économie véritablement juste et durable, il est également nécessaire de regarder vers le sommet. C’est ici qu’émerge le limitarisme, une proposition éthique et politique développée systématiquement par la philosophe et économiste Ingrid Robeyns, qui pose une question aussi simple que transformatrice : une personne peut-elle être trop riche ? 13. Loin de rechercher un égalitarisme radical ou de punir la réussite individuelle, le limitarisme soutient qu’il existe un seuil supérieur au-delà duquel l’accumulation de ressources supplémentaires cesse de contribuer au bien-être personnel et commence à causer des dommages structurels à la société, à la démocratie et à la planète 14. L’établissement d’une ligne de richesse maximale n’est pas un acte de confiscation arbitraire, mais une condition nécessaire pour libérer les ressources qui pourraient éradiquer les souffrances évitables et restaurer l’équilibre collectif.

Pourquoi établir une limite supérieure

La justification pour limiter la richesse extrême repose sur trois piliers interconnectés qui transforment l’intuition morale en un cadre d’action concret. Premièrement, l’argument conséquentialiste s’appuie sur la preuve de l’utilité marginale décroissante : alors qu’une augmentation de revenus transforme radicalement la vie d’une famille de travailleurs, cette même somme n’ajoute presque aucun bien-être à quelqu’un qui possède déjà des centaines de millions 15. Cet excédent, stagnant dans des actifs financiers ou des biens de luxe, représente un gaspillage moral alors qu’il pourrait financer des systèmes de santé, d’éducation ou des infrastructures vertes. Deuxièmement, la perspective démocratique avertit que la concentration excessive du capital se traduit inévitablement par une concentration du pouvoir. Lorsqu’une minorité peut financer des campagnes, contrôler les médias ou faire pression par le biais de lobbys, le principe d’égalité politique se brise 16. Enfin, une vision centrée sur l’autonomie et l’écologie révèle que l’obsession de l’accumulation infinie non seulement aliène ceux qui la poursuivent, mais heurte de plein fouet les limites biophysiques de la Terre 17.

📜 « Le limitarisme ne propose pas d’éliminer la richesse, mais de la réguler pour qu’elle serve des fins éthiques et communautaires, en veillant à ce que personne n’ait tellement qu’il puisse dominer les autres. »

Des mécanismes tangibles pour une transition juste

Traduire cette éthique dans la réalité nécessite des outils de politique publique conçus pour la pré-distribution et la redistribution. La voie la plus directe est la mise en œuvre de systèmes fiscaux progressifs qui incluent des taux marginaux élevés ou des impôts sur la richesse nette pour les grandes fortunes 18. Au niveau mondial, des économistes comme Gabriel Zucman ont promu dans le cadre du G20 la proposition d’un impôt minimum coordonné de 2 % sur le patrimoine des milliardaires, une mesure qui pourrait lever entre 200 et 250 milliards de dollars par an pour financer des biens publics mondiaux 19. Pour structurer ces solutions, les approches suivantes sont privilégiées :

🔹 Taxes sur la richesse nette et taux progressifs

Des prélèvements récurrents sur la valeur totale des actifs moins les passifs, conçus pour réduire les inégalités de richesse et envoyer un message normatif clair contre l’accumulation excessive.🔹 Plafonds salariaux et ratios de rémunération

Des mécanismes de pré-distribution qui limitent l’écart entre les dirigeants et les travailleurs, tels que la taxe sur le ratio salarial à Portland ou le modèle coopératif de Mondragón, qui maintient des écarts historiquement proches de 6:1 20

🔹 Coopération fiscale internationale et taxes de sortie

Des accords multilatéraux pour l’échange automatique d’informations et l’application de taxes de sortie, neutralisant l’évasion par les paradis fiscaux et garantissant que la justice ne dépend pas du lieu de résidence déclaré 21.

Même des propositions historiques, telles que les taux marginaux supérieurs à 90 % appliqués pendant la période d’après-guerre en Occident, prouvent que l’innovation et la croissance peuvent prospérer dans des cadres de grande équité 22.

Un principe aux racines mondiales

Bien que le limitarisme ait été formalisé récemment dans les milieux universitaires occidentaux, son essence résonne profondément avec les traditions philosophiques et spirituelles du monde entier. Ce n’est pas une imposition idéologique externe, mais la systématisation d’une sagesse ancestrale partagée. Dans les Andes, le Sumak Kawsay ou Bien Vivre donne la priorité à l’harmonie communautaire et naturelle sur l’accumulation matérielle, comprenant que l’accaparement individuel rompt l’équilibre collectif 23. En Afrique, la philosophie Ubuntu soutient que l’humanité se construit dans la relation avec les autres, rendant l’opulence extrême moralement inacceptable au milieu du besoin d’autrui 24. De même, le concept islamique du Zakat fonctionne comme un mécanisme institutionnalisé de redistribution qui purifie la richesse et empêche sa stagnation, tandis que la pensée confucéenne et l’économie bouddhiste mettent l’accent sur la modération, la voie du milieu et la responsabilité sociale face à l’avidité insatiable 25. Ces convergences culturelles confirment que le rejet de l’idée d’« en avoir trop » est un impératif éthique universel, adaptable à tout contexte sans perdre de sa force transformatrice.

Répondre aux doutes : incitations et mobilité

Il est naturel que des questions se posent sur la viabilité de ces propositions. La critique la plus fréquente souligne que limiter la richesse détruirait les incitations à innover et à entreprendre. Cependant, les preuves et la psychologie économique montrent que la motivation humaine est multidimensionnelle : la reconnaissance, le sens, la résolution de problèmes et la sécurité financière de base stimulent la créativité autant ou plus que la perspective d’accumuler des milliards 26. Face à l’incertitude, des chercheurs comme Dick Timmer proposent un « limitarisme présomptif » : compte tenu des dommages avérés de la richesse extrême, la charge de la preuve doit être inversée, et ce sont ceux qui accumulent des excédents qui doivent prouver que leur fortune profite à l’ensemble de la société 27. Une autre objection récurrente est la menace de fuite des capitaux. Les données administratives et la sociologie des élites démentent ce mythe : les ultra-riches sont profondément enracinés dans leurs écosystèmes locaux et les taux de migration fiscale sont marginalement faibles 28. Pour les cas exceptionnels, la coordination internationale, les registres des bénéficiaires effectifs et les taxes de sortie neutralisent toute tentative d’évasion, garantissant que la souveraineté fiscale l’emporte sur la spéculation 29.

Vers une économie des droits humains

Le limitarisme offre un horizon plein d’espoir et pragmatique. Il ne s’agit pas d’une utopie inaccessible, mais d’un ensemble de politiques viables qui font déjà partie de l’agenda mondial et qui bénéficient d’un soutien éthique transversal. En fixant un plafond à l’accumulation, non seulement nous protégeons l’intégrité de nos démocraties et les limites écologiques de la planète, mais nous libérons le potentiel humain pour s’épanouir dans des conditions d’égalité réelle. La transition vers une économie des droits humains exige du courage politique et une coopération internationale, mais les mécanismes existent et les bénéfices sont incalculables. Limiter la richesse extrême est, en fin de compte, un acte de soin collectif : une décision consciente pour garantir que la prospérité cesse d’être le privilège d’une minorité et devienne un droit partagé par tous.

Justice fiscale et souveraineté mondiale

L’architecture économique actuelle a transformé la fiscalité en un champ de bataille où les règles sont dictées par ceux qui ont le plus, afin de payer le moins. Cependant, loin d’être un instrument technique de collecte de recettes, les impôts sont la colle fondamentale du contrat social et l’outil le plus puissant pour démocratiser l’économie mondiale. Retrouver la souveraineté fiscale ne signifie pas s’isoler du monde, mais construire un système de coopération inclusif où chaque État a la capacité réelle de taxer la richesse générée sur son territoire, sans subir la coercition des paradis fiscaux ni la concurrence déloyale des sociétés transnationales. Ce changement de paradigme transforme le récit de la pénurie artificielle en une feuille de route concrète, technique et pleine d’espoir pour financer les droits humains, la transition écologique et le bien-être collectif.

📜 La justice fiscale n’est pas une question de punition du succès, mais de garantie que les règles du jeu économique servent la majorité et non une oligarchie mondiale.

Récupérer la souveraineté fiscale : au-delà de la pénurie artificielle

Pendant des décennies, on nous a répété que les ressources publiques sont insuffisantes et que l’austérité est inévitable. Ce récit occulte une réalité structurelle : les gouvernements perdent chaque année plus de 483 milliards de dollars exclusivement à cause de l’abus fiscal transfrontalier des entreprises et de l’évasion des fortunes privées 30. Cette hémorragie financière n’est pas une défaillance du marché, mais le résultat d’une conception réglementaire qui donne la priorité à l’opacité sur la transparence. Lorsque les États récupèrent leur droit souverain de taxer la richesse extrême et les bénéfices réels des entreprises, la supposée rareté s’évanouit. Les fonds nécessaires pour éradiquer l’extrême pauvreté, protéger les systèmes de santé publique et accélérer la décarbonation existent déjà ; ils sont simplement dissimulés dans des juridictions secrètes ou protégés par de l’ingénierie comptable.

La souveraineté fiscale moderne exige de rompre avec la dépendance aux impôts indirects qui pénalisent la consommation de base et d’évoluer vers une imposition directe, progressive et visible. Ce renforcement institutionnel permet aux pays des Suds et aux économies émergentes de cesser de participer à un nivellement par le bas destructeur, où les droits du travail et environnementaux sont réduits pour attirer des capitaux spéculatifs. Au lieu de cela, un écosystème se construit où l’impôt finance les infrastructures, l’éducation et la stabilité juridique, créant les conditions réelles pour un développement durable et autonome 31.

Outils techniques pour démanteler l’opacité

Pour que la souveraineté fiscale cesse d’être une aspiration politique et devienne une réalité opérationnelle, il est indispensable de disposer d’un échafaudage technique robuste. Des organisations universitaires et des réseaux pour la justice fiscale ont consolidé le cadre ABC DEFG, un ensemble de mécanismes vérifiables qui attaquent l’évasion à plusieurs niveaux 32. La base de ce système repose sur trois piliers de transparence radicale :

🔹 Échange automatique de renseignements Les institutions financières transmettent systématiquement des données sur les comptes étrangers aux autorités fiscales du pays de résidence, éliminant le secret bancaire traditionnel et forçant la véritable déclaration de patrimoine. 🔹 Registres des bénéficiaires effectifs Des bases de données publiques qui percent le voile des entreprises, révélant les personnes physiques qui contrôlent les sociétés écrans, les fiducies et les structures offshore, empêchant la richesse d’être cachée derrière des administrateurs fictifs. 🔹 Déclaration publique pays par pays L’obligation légale pour les multinationales de publier les revenus, les bénéfices et les impôts payés dans chaque juridiction où elles opèrent, exposant le transfert artificiel des bénéfices vers des territoires à fiscalité nulle.

Le saut qualitatif le plus ambitieux au sein de cet écosystème est la proposition du Registre mondial des actifs (GAR), poussée par la commission indépendante ICRICT et soutenue par des économistes tels que Thomas Piketty et Joseph Stiglitz 8. Cette infrastructure de données interconnectées lierait la propriété réelle des actifs de grande valeur (biens immobiliers, yachts, œuvres d’art, portefeuilles financiers et crypto-actifs) à un identifiant mondial unique. Son mécanisme d’exécution est dissuasif et élégant : la validité légale de la propriété serait strictement conditionnée à l’enregistrement véridique dans le registre. Un actif non enregistré perdrait sa protection juridique, ne pourrait être vendu ou hérité, et ferait l’objet d’une confiscation par le biais d’ordonnances sur les richesses inexpliquées. Cette mesure ferait de l’opacité un risque inacceptable et fournirait aux administrations fiscales les données empiriques nécessaires pour appliquer les impôts sur la fortune avec une précision chirurgicale.

Un nouveau pacte mondial : la Convention-cadre de l’ONU

Les outils techniques ne sont efficaces que s’ils sont déployés sous un cadre de gouvernance légitime. Pendant près d’un siècle, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a monopolisé la création de règles fiscales internationales, opérant comme un club de pays riches dont les décisions favorisent systématiquement les économies où se trouvent les sièges sociaux des entreprises, au détriment des pays où les ressources sont extraites et où la main-d’œuvre opère 33. Face à cette asymétrie a émergé une alternative démocratique et universelle : la Convention-cadre des Nations Unies sur la coopération fiscale internationale.

Approuvée par l’Assemblée générale avec un soutien massif, cette initiative déplace la gouvernance fiscale vers un forum régi par le principe un pays, un vote et la prise de décision par consensus 34. La Convention ne cherche pas à rafistoler le système actuel, mais à le réécrire de fond en comble, en intégrant des principes inaliénables de droits humains, d’égalité des sexes et de justice climatique directement dans le droit fiscal international. Sa négociation, menée par un comité intergouvernemental avec la participation active de blocs régionaux tels que le Groupe africain (ATAF), la plateforme latino-américaine (PTLAC) et des alliances émergentes telles que les BRICS+, garantit que les priorités des Suds cessent d’être des notes de bas de page pour devenir des axes centraux du traité 35. Ce processus institutionnalise la coopération souveraine : il ne s’agit plus pour certains de dicter les règles et pour d’autres de s’y conformer, mais pour toutes les nations de construire ensemble un système résilient, transparent et contraignant.

Impôts minimums et taxation unitaire : freiner le nivellement par le bas

L’architecture de la justice fiscale est complétée par des mécanismes de fiscalité directe qui neutralisent l’évasion et garantissent une contribution proportionnelle. Dans le domaine des grandes fortunes, la proposition d’un impôt minimum mondial pour les milliardaires, conçue par l’économiste Gabriel Zucman pour le G20, établit un plancher sans équivoque : un taux minimum de 2 % sur la valeur nette globale dépassant le milliard de dollars 19. Cette norme fonctionne par un mécanisme intelligent de top-up (complément) : si un ultra-riche paie déjà dans son pays un montant équivalent ou supérieur à ce pourcentage, il ne fait face à aucun paiement supplémentaire. S’il a recours à l’ingénierie comptable pour éluder, le prélèvement entre en action pour couvrir la différence. Appliqué aux quelque 3 000 milliardaires de la planète, il permettrait de récolter entre 200 et 250 milliards de dollars par an, des ressources suffisantes pour combler les lacunes en matière de santé et d’éducation dans des dizaines de nations. Loin de provoquer une fuite massive, les preuves sociologiques et fiscales confirment que les élites économiques sont profondément enracinées dans leurs écosystèmes d’affaires, leurs infrastructures publiques et leurs réseaux d’influence ; la migration physique pour des raisons fiscales est un mythe statistiquement marginal 28.

Parallèlement, la taxation unitaire avec répartition par formule propose un changement de paradigme pour les sociétés transnationales. Au lieu de traiter chaque filiale comme une entité indépendante (une fiction juridique qui permet de manipuler les prix de transfert et de vider les assiettes fiscales), ce modèle consolide les bénéfices globaux de l’entreprise et les répartit entre les pays au moyen d’une formule mathématique basée sur de véritables facteurs de création de valeur : les ventes, les employés et les actifs physiques situés dans chaque territoire 36. De cette façon, les géants de la technologie ou de l’extraction opérant à l’échelle mondiale seraient taxés exactement là où ils génèrent leur véritable activité économique, éradiquant à la racine l’incitation à ouvrir des entités fantômes dans des juridictions opaques.

🌍 Quand les États coordonnent leurs politiques fiscales selon des principes d’équité et de transparence, la prospérité cesse d’être un privilège extractif et devient un bien commun durable.

La justice fiscale et la souveraineté mondiale représentent la voie la plus concrète et la plus porteuse d’espoir pour désamorcer l’accumulation illimitée et reconstruire le contrat social. Il ne s’agit pas d’utopies inaccessibles, mais de propositions techniques rigoureuses, soutenues par des preuves empiriques et dans un processus avancé de négociation multilatérale. Mettre en œuvre des registres mondiaux des actifs, adopter des impôts minimums coordonnés, démocratiser la gouvernance fiscale à l’ONU et appliquer la taxation unitaire sont des étapes tangibles vers un monde où l’économie sert la vie. Démanteler l’architecture du pillage légalisé et retrouver la capacité souveraine de taxer l’extrême richesse est, en fin de compte, le fondement indispensable pour garantir les droits, protéger la planète et faire en sorte que l’avenir ne soit pas mis aux enchères au plus offrant, mais construit collectivement.

Fiscalité climatique de la propriété

Le principe : taxer les machines, pas la consommation de base

Pendant des décennies, les politiques climatiques se sont concentrées presque exclusivement sur la pénalisation de la consommation finale. Les taxes sur le carburant, l’électricité ou les transports en commun ont pesé de manière disproportionnée sur les ménages à revenus faibles et moyens, qui consacrent une part essentielle de leur budget à la survie quotidienne et manquent d’alternatives structurelles pour modifier leurs habitudes. Cette approche, en plus d’être socialement régressive, ignore la véritable architecture de la crise écologique : la concentration de la propriété du capital polluant. Les preuves scientifiques et économiques montrent que la responsabilité des émissions de gaz à effet de serre n’est pas répartie uniformément, mais suit fidèlement la structure de la richesse mondiale. Lorsque l’empreinte carbone est analysée sous l’angle de la propriété des actifs, les 1 % les plus riches de la population concentrent environ 41 % des émissions associées au capital privé, un chiffre qui dépasse de loin leur part dans les modèles traditionnels basés sur la consommation 37.

🌍 La transition écologique ne peut être financée en asphyxiant la classe ouvrière. Elle doit être construite en taxant ceux qui possèdent, contrôlent et profitent des infrastructures fossiles et extractives.

Face à ce diagnostic, la fiscalité climatique de la propriété s’impose comme une alternative rigoureuse, juste et structurelle. Au lieu de punir l’achat de biens de première nécessité, ce modèle propose d’intervenir directement dans la composition du patrimoine des grandes fortunes et des fonds institutionnels. La logique est directe : si l’accumulation de richesses dans des actions pétrolières, des mines de charbon, des flottes d’aviation privée ou des bâtiments à faible efficacité énergétique génère des dommages atmosphériques mondiaux, le propriétaire de ces actifs doit internaliser leur coût. Ce changement de paradigme déconnecte la survie de l’humanité des intérêts des grands capitaux et transforme la politique climatique en un outil de redistribution et de justice sociale, protégeant la majorité tout en exigeant des comptes de la minorité qui favorise la dégradation planétaire 38.


Mécanismes concrets : de la taxe sur le capital polluant à la transparence mondiale

Pour matérialiser ce principe, des instruments fiscaux de haute précision technique ont été conçus, combinant l’atténuation des émissions avec la génération de ressources publiques. Le mécanisme central est la Taxe sur la richesse ajustée en fonction du carbone (CWT, pour son acronyme en anglais), développée et modélisée par des économistes tels que Gabriel Zucman et Lucas Chancel. Contrairement à une taxe uniforme, le CWT évalue l’intensité des émissions du portefeuille d’investissement d’un contribuable fortuné et applique un taux progressif différencié : les actifs à forte intensité de carbone paient considérablement plus, tandis que les investissements dans les énergies renouvelables, les technologies propres ou l’efficacité énergétique sont taxés à des taux réduits ou nuls 39. Cette architecture ne cherche pas à confisquer la richesse, mais à la reconfigurer. Rendre la possession de capital polluant plus coûteuse modifie le calcul du risque et du rendement, incitant à un désinvestissement massif de l’économie fossile et à une réaffectation de milliers de milliards de dollars vers des secteurs durables.

🔹 Impôt minimum mondial sur l’extrême richesse En complément du CWT, une norme internationale coordonnée est proposée pour établir un taux effectif minimum sur les patrimoines dépassant les 100 millions de dollars. Selon les scénarios projetés, un taux compris entre 2 % et 5 % rapporterait entre 500 et 1 200 milliards de dollars par an, dépassant de loin les promesses historiques de financement climatique non tenues par les pays industrialisés 19.

🔹 Taxes sur la mobilité de luxe et les émissions tertiaires Des actifs comme les jets privés et les superyachts représentent la manifestation la plus gaspilleuse de l’inégalité climatique. Un vol privé émet jusqu’à quatorze fois plus de carbone par passager qu’un vol commercial. Des coalitions internationales et des universitaires, tels que les analystes de la Cornell Law School, proposent des taxes substantielles sur la propriété et l’exploitation de ces véhicules, tirant parti du fait que leur demande est très inélastique et que leurs propriétaires peuvent en absorber le coût sans altérer leur bien-être de base 40.

🔹 Registre mondial des actifs (GAR) Aucun impôt sur la fortune ne peut fonctionner sans transparence. L’élite économique a construit un réseau opaque de sociétés écrans, de fiducies et de paradis fiscaux qui cache la véritable propriété du capital polluant. Des organisations comme le Tax Justice Network et Transparency International poussent à la création d’un Registre mondial des actifs qui interconnecte les bases de données internationales, attribue des identifiants uniques aux bénéficiaires effectifs et permet aux États de suivre et de taxer la propriété réelle des actions, des concessions et des flottes de luxe 41.

La mise en œuvre de ces outils nécessite une coordination multilatérale pour éviter une course fiscale vers le bas. Cependant, l’action unilatérale des régions pionnières peut agir comme un catalyseur, établissant de nouvelles normes qui obligent les centres financiers hégémoniques à s’adapter. L’expérience montre que l’opacité n’est pas une loi naturelle, mais un défaut de conception institutionnelle qui peut être corrigé avec une volonté politique et une architecture réglementaire solide 30.


Justice climatique et financement de la transition

La fiscalité climatique de la propriété n’est pas seulement un instrument technique ; c’est la matérialisation pratique de la justice distributive et intergénérationnelle. Des philosophes et des économistes tels qu’Ingrid Robeyns ont développé le cadre du limitarisme, qui soutient que l’accumulation illimitée de richesses manque de justification morale lorsque ce surplus pourrait résoudre des crises collectives urgentes. Appliqué au climat, le limitarisme des émissions indique que personne n’a le droit de s’approprier le budget atmosphérique restant à des fins de luxe extrême ou de rentabilité prédatrice des entreprises, en particulier lorsque cette appropriation condamne des millions de personnes à la pauvreté climatique 42. Taxer la richesse brune est donc un acte de réparation et un mécanisme de reconquête d’un bien commun qui a été privatisé de facto.

Les revenus générés par ces redevances ont un potentiel transformateur. Ils peuvent être utilisés pour financer des infrastructures d’énergie renouvelable, garantir une transition juste pour les travailleurs des secteurs fossiles, renforcer l’adaptation dans les communautés vulnérables et capitaliser les fonds internationaux pour les Pertes et Dommages. Pour les pays des Suds, et particulièrement pour l’Afrique et l’Amérique latine, cette architecture fiscale représente un moyen de briser le piège de la dette climatique, où les pays qui ont le moins pollué sont contraints de s’endetter pour se reconstruire après des catastrophes qu’ils n’ont pas provoquées 43. Les dirigeants africains et les coalitions pour la justice climatique exigent que ces fonds arrivent sous forme de réparations et de subventions directes, et non sous forme de prêts conditionnels, restituant ainsi la souveraineté budgétaire des nations les plus touchées 44.

💡 Fixer une limite fiscale à l’accumulation d’actifs polluants, ce n’est pas appauvrir l’économie, mais l’enrichir pour assurer sa survie. C’est construire une architecture où le pollueur à l’échelle mondiale paie à l’échelle mondiale.

Démanteler le récit selon lequel la protection de l’environnement est incompatible avec l’équité sociale nécessite d’abandonner les politiques punitives sur la consommation de base et d’adopter des solutions structurelles sur la propriété du capital. La fiscalité climatique de la propriété offre une voie viable, soutenue par des modèles économiques rigoureux, des principes juridiques établis tels que le pollueur-payeur, et un impératif éthique inéluctable. En réorientant les flux financiers, en démocratisant la transparence et en finançant la régénération écologique, cette proposition ne nettoie pas seulement l’atmosphère : elle initie le processus historique de construction d’une économie centrée sur les droits humains, la résilience collective et la justice planétaire.

Taxes sur la spéculation

Les marchés financiers mondiaux ont progressivement perdu leur lien avec l’économie productive. Aujourd’hui, des milliers de milliards de dollars circulent chaque jour dans des opérations qui durent des millisecondes, motivées par des algorithmes à haute fréquence et des stratégies à court terme qui ne génèrent pas d’emplois, d’innovations ou de valeur sociale tangible. Cette hyperactivité n’augmente pas seulement la fragilité systémique, mais fausse les prix des actifs essentiels, des devises souveraines à la nourriture et à l’énergie. Face à ce scénario, la mise en œuvre de taxes sur les transactions financières s’affirme comme un outil pragmatique, techniquement viable et profondément transformateur. Loin d’être une proposition utopique, il s’agit d’un mécanisme de friction intelligente conçu pour ralentir la spéculation destructrice, protéger la stabilité macroéconomique et mobiliser des ressources massives vers le bien-être collectif 45.

Freiner l’hyperactivité financière avec une friction intelligente

La logique derrière la taxation de la spéculation est simple et élégante : introduire un coût marginal minimum dans chaque opération pour décourager le trading de pure vitesse sans affecter l’investissement productif à long terme. L’idée a été initialement articulée par John Maynard Keynes en 1936 et plus tard adaptée au marché des changes par le prix Nobel James Tobin en 1972, qui a proposé de jeter « un peu de sable dans les rouages » de marchés excessivement efficaces et volatils 46. Un taux compris entre 0,01 % et 0,1 % est financièrement sans importance pour un investisseur qui détient des actifs pendant des années, mais devient structurellement prohibitif pour les algorithmes cherchant des profits microscopiques grâce à des millions de transactions quotidiennes. Cette conception asymétrique restaure l’horizon temporel des marchés, récompensant la patience et l’analyse des fondamentaux économiques réels au lieu du bruit spéculatif 47.

📜 La taxe ne cherche pas à paralyser les marchés, mais à les vacciner contre l’instabilité chronique générée par la vitesse algorithmique et la déconnexion avec l’économie réelle.

Pour protéger ce mécanisme contre les attaques spéculatives massives ou les crises de change, l’économiste Paul Bernd Spahn a perfectionné la proposition originale au moyen d’un modèle à deux niveaux. Le premier niveau applique un taux de base minimum et continu qui garantit la liquidité et une perception stable. Le deuxième niveau fonctionne comme un interrupteur d’urgence : si la volatilité dépasse un seuil prédéfini, une surtaxe punitive est automatiquement activée sur les transactions qui poussent le prix en dehors de la bande de tolérance 38. Ce système dissuade mathématiquement les spéculateurs, car il élimine la marge bénéficiaire attendue lors des paniques du marché. Des mécanismes comme celui-ci auraient neutralisé des attaques historiques comme celle menée par George Soros contre la livre sterling en 1992, agissant comme un pare-feu automatisé qui protège la souveraineté monétaire sans nécessiter l’épuisement des réserves publiques ou des hausses drastiques des taux d’intérêt.

Des modèles éprouvés : de la théorie à la stabilité réelle

La viabilité des taxes sur la spéculation ne réside pas seulement dans la théorie économique, mais dans des expériences empiriques qui démontrent leur efficacité lorsqu’elles sont conçues avec une précision réglementaire. Le succès dépend de l’ancrage du prélèvement aux systèmes centraux de règlement et de compensation, rendant l’évasion par la simple délocalisation géographique des opérations impossible. Le Royaume-Uni applique avec succès son Stamp Duty Reserve Tax de 0,5 % sur le transfert d’actions depuis des décennies, une taxe inévitable car elle est exécutée automatiquement via le registre centralisé des titres. Ce modèle rapporte des milliards de livres sterling par an sans compromettre la position de Londres en tant que centre financier mondial 48.

🔹 Prélèvement à la source : Des pays comme l’Inde ont mis en place le Securities Transaction Tax (STT), déduit automatiquement par les bourses à la milliseconde de l’exécution. Des ajustements fiscaux récents (2024-2026) ont augmenté les taux sur les dérivés et les options pour freiner la spéculation de détail et algorithmique, démontrant que la friction fiscale redirige les flux vers des horizons d’investissement plus responsables 49

🔹 Flexibilité macroprudentielle : Le Brésil utilise son Imposto sobre Operações Financeiras (IOF) comme un bouclier dynamique. Par le biais de décrets exécutifs, le gouvernement ajuste les taux pour décourager l’entrée de capitaux spéculatifs à court terme (carry trade), protégeant sa monnaie et son secteur d’exportation, tout en favorisant les investissements directs étrangers productifs 50

🔹 Modération du trading à haute fréquence : La France a introduit sa taxe sur les transactions financières en 2012, réussissant à réduire l’activité des algorithmes à haute fréquence sans éroder la liquidité structurelle du marché. Des études confirment qu’il est possible de calibrer le taux pour pénaliser la rotation toxique tout en maintenant la santé de l’écosystème boursier 51.

Ces expériences démentent la crainte d’une fuite des capitaux ou d’un effondrement de la liquidité. Lorsque la taxe est appliquée au transfert de propriété ou intégrée dans l’architecture technologique des chambres de compensation, l’évasion devient structurellement irréalisable. De plus, des exemptions soigneusement délimitées pour les teneurs de marché légitimes et les opérations de couverture garantissent que les entreprises et les agriculteurs peuvent continuer à gérer leurs risques sans pénalités indues 52.

Protéger l’économie réelle et financer le bien-être mondial

La spéculation déréglementée a un coût humain direct et mesurable. La financiarisation des marchés des matières premières a transformé les denrées alimentaires de base et les carburants en actifs de casino, déconnectant leurs prix de l’offre et de la demande physiques. Lors des récentes crises, cette dynamique a exacerbé l’insécurité alimentaire dans les pays des Suds, tandis que les entreprises et les fonds spéculatifs ont engrangé des profits records 53. La taxation des transactions sur les dérivés et les marchés de gré à gré rend la rotation purement financière plus chère, permettant aux prix de refléter à nouveau les conditions réelles de production et de consommation. Des organisations telles que la CNUCED et Oxfam ont documenté comment cette intervention fiscale est un impératif moral pour protéger les populations vulnérables de la volatilité artificielle 54.

🌍 Une taxe mondiale coordonnée, même à des taux minimaux, pourrait générer entre 230 et 400 milliards de dollars par an, suffisamment pour combler des déficits critiques en matière de financement climatique, de santé publique et de protection sociale.

Le potentiel de collecte transforme cet outil en un pilier de la justice économique internationale. Des initiatives telles que le Global Solidarity Levies Task Force et les campagnes civiles encouragent l’adoption de taxes harmonisées qui allouent les revenus aux biens publics mondiaux, s’alignant sur les Objectifs de développement durable d’ici 2030 55. Il ne s’agit pas de punir la richesse, mais de corriger une asymétrie structurelle : ceux qui bénéficient le plus de l’infrastructure et de la stabilité fournies par les États doivent contribuer proportionnellement à leur maintien. Retrouver l’esprit de la taxe Tobin, c’est choisir une économie où le capital sert la société, et non l’inverse. Avec une volonté politique, une coordination technique et des conceptions réglementaires intelligentes, nous avons entre nos mains un mécanisme éprouvé pour désactiver la roulette financière et construire un système plus résilient, juste et orienté vers le long terme.

Économie des droits humains

Un nouveau cap pour la politique économique

L’architecture économique mondiale a fonctionné pendant des décennies sur une fausse prémisse : que la croissance du Produit Intérieur Brut et l’accumulation illimitée de capital sont des fins en soi. L’Économie des droits humains propose un changement de paradigme radical mais nécessaire, en plaçant les personnes, la durabilité de la vie et les écosystèmes au centre absolu de toutes les décisions économiques 56. Cette approche n’est pas une abstraction utopique, mais un cadre normatif et pratique qui subordonne la politique macroéconomique, la conception fiscale, la réglementation des entreprises et la gouvernance financière aux obligations internationales en matière de droits humains 57. Loin de mesurer les progrès à travers des indicateurs agrégés qui cachent l’inégalité, ce modèle évalue le succès d’une société par sa capacité à garantir la dignité, la participation et le bien-être collectif, reconnaissant que sur une planète aux ressources limitées, la véritable prospérité dépend de l’équilibre entre la justice sociale et les limites biophysiques 58.

Piliers théoriques : besoins, capacités et soins

Ce cadre est soutenu par des courants de pensée rigoureux et complémentaires qui ont redéfini notre compréhension du développement et du bien-être. L’économiste Manfred Max-Neef a démontré que les besoins humains fondamentaux sont finis et universels, et que le véritable progrès dépend de la conception de satisfacteurs synergiques qui les couvrent sans détruire le tissu social ou environnemental 59. D’autre part, l’approche par les capacités, développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum, déplace l’attention de la simple répartition des revenus vers les libertés réelles dont disposent les personnes pour vivre la vie qu’elles apprécient, établissant des seuils de dignité non négociables qu’aucune politique économique ne devrait violer 60. À ces piliers s’ajoute l’économie féministe, qui rend visible comment le système actuel s’appuie sur une base invisible de travail de soins non rémunéré, pris en charge principalement par des femmes 61. Une économie alignée sur les droits humains exige de reconnaître, de réduire et de redistribuer ces tâches, d’intégrer des évaluations d’impact de genre contraignantes dans les budgets nationaux et de traiter les systèmes publics de soins comme des investissements stratégiques à haut rendement, et non comme des dépenses superflues 62.

Transformations institutionnelles et outils concrets

Traduire ces principes dans la réalité nécessite des réformes structurelles précises qui démocratisent les centres de pouvoir économique et redistribuent les ressources de manière équitable. Des propositions réglementaires et techniques sont déjà conçues et prêtes à être mises en œuvre :

🔹 Démocratisation de la politique monétaire Les banques centrales doivent abandonner leur opacité technocratique et leurs mandats uniques axés sur l’inflation, adopter des objectifs multiples qui protègent l’emploi, l’équité sociale et la stabilité climatique, tout en interdisant le pantouflage qui aligne leurs décisions sur les intérêts du secteur bancaire privé 63

🔹 Justice fiscale et souveraineté mondiale Il est impératif de taxer l’accumulation extrême de richesse, les héritages d’entreprises et la propriété d’actifs à forte intensité de carbone, plutôt que de punir la consommation de base ou les salaires 64. Pour éviter la concurrence fiscale vers le bas, la conception des règles fiscales doit être déplacée vers un cadre contraignant dirigé par l’Organisation des Nations Unies, imposant des minimums effectifs aux entreprises et fermant l’architecture des paradis fiscaux 65

🔹 Protection contre la dette et responsabilité des entreprises Les mécanismes de restructuration de la dette doivent inclure des évaluations d’impact sur les droits humains préalables et contraignantes, protégeant l’investissement social des conditionnalités de sauvetage 66. Dans le secteur privé, la solution réside dans des lois obligatoires sur le devoir de vigilance exigeant des entreprises qu’elles préviennent et réparent les violations des droits et les dommages écologiques tout au long de leur chaîne d’approvisionnement 67

🔹 Récupération des biens communs La remunicipalisation de services essentiels comme l’eau ou l’énergie s’est avérée techniquement et économiquement supérieure à la gestion privatisée, redonnant le contrôle aux communautés et réinvestissant les bénéfices dans l’entretien des réseaux et la protection écologique 68.

📜 L’économie doit être repensée pour mettre la vie au centre, en démocratisant les institutions opaques et en veillant à ce que ses politiques n’asphyxient pas la population au nom du marché.

Preuves mondiales : les alternatives sont déjà en marche

Loin d’être un recueil de propositions théoriques, l’Économie des droits humains se matérialise à travers des politiques publiques et des projets pilotes qui démontrent sa viabilité technique et sociale sur plusieurs continents. Les expériences de Revenu de Base Universel en Namibie et en Inde ont détruit le mythe de la dépendance : les transferts inconditionnels ont considérablement réduit l’extrême pauvreté et la malnutrition infantile, stimulé les économies locales par la micro-entreprise et amélioré la fréquentation scolaire, en particulier chez les filles 69. Sur le lieu de travail, la loi nationale sur la garantie de l’emploi rural de l’Inde a fait du travail un droit exécutoire, permettant aux communautés historiquement marginalisées de négocier des salaires décents et de réduire les migrations motivées par le désespoir économique 70.

L’innovation juridique évolue également vers la reconnaissance des limites planétaires. Des pays comme la Colombie et la Nouvelle-Zélande ont accordé la personnalité juridique à des fleuves et à des écosystèmes vitaux, fusionnant le droit occidental avec les visions du monde autochtones pour protéger la nature non pas comme une ressource exploitable, mais comme un sujet de droits inhérents 71. Sur le plan fiscal, des nations comme la Colombie intègrent la justice de genre dans leurs réformes, éliminant les taxes discriminatoires sur les produits de gestion menstruelle et reconnaissant le travail de soins dans les systèmes de retraite, finançant ces mesures par une taxation plus équitable sur les revenus extrêmes et les industries extractives 72. De même, l’élan mondial en faveur de l’Économie sociale et solidaire, soutenu par des résolutions de l’ONU et dirigé par des réseaux coopératifs et des banques éthiques, montre qu’il est possible de construire des modèles d’entreprise où la gouvernance démocratique et le bien-être communautaire prévalent sur la maximisation de la valeur actionnariale 73.

🌍 Mettre en œuvre ce paradigme est un impératif éthique et une stratégie de résilience systémique. Les outils existent, les preuves sont convaincantes et la voie est tracée.

Construire une Économie des droits humains ne nécessite pas de baguette magique, mais une volonté politique, une transparence institutionnelle et des citoyens informés qui exigent que les règles du jeu économique soient réécrites à partir de la base. En subordonnant l’accumulation de capital à la garantie de la vie, non seulement nous démantelons l’inégalité extrême, mais nous créons les conditions matérielles et écologiques pour que chaque personne, partout sur la planète, puisse s’épanouir dans la dignité.


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📚 Références bibliographiques

1 - Causes and Consequences of Income Inequality: A Global Perspective Fonds monétaire international

2 - Takers Not Makers: The unjust poverty and unearned wealth of colonialism Oxfam International

3 - Millionaire Migration and Taxation of the Elite: Evidence from Administrative Data Stanford University

4 - Global efforts on beyond GDP Doughnut Economics Action Lab

5 - Planetary Pressures–adjusted Human Development Index (PHDI) Programme des Nations Unies pour le développement

6 - Bhutan’s Gross National Happiness (GNH) Index OCDE

7 - Lobbying: Anti-Corruption and Integrity Outlook 2026 OCDE

8 - IT IS TIME FOR A GLOBAL ASSET REGISTRY TO TACKLE FINANCIAL SECRECY ICRICT

9 - Nigeria: Leveraging beneficial ownership transparency for enhanced asset recovery Open Ownership

10 - Participatory Budgeting: Spreading Across the Globe Open Government Partnership

11 - Effects of the framing of wealth inequality: a literature review Joseph Rowntree Foundation

12 - Toolkit: Changing the Narrative about Work and Labor FrameWorks Institute

13 - Limitarianism: The Case Against Extreme Wealth Ingrid Robeyns

14 - Having Too Much - 7. Why Limitarianism? Open Book Publishers

15 - What, if Anything, is Wrong with Extreme Wealth? Taylor & Francis

16 - The Empirical Premises of Economic Limitarianism Oxford Academic

17 - Buddhist Economics: A Middle Way for the Market Place Pioneer Chula

18 - The role and design of net wealth taxes in the OECD OECD

19

ultra-high-net-worth individuals Gabriel Zucman

20 - Maximum wage | Business and Management EBSCO

21 - Exit Tax Alert: Why You Must Accelerate Your Exit Planning Forth Capital

22 - Could a “Maximum Wage” Combat Billionaire Power? In These Times

23 - Sumak Kawsay / Buen Vivir and alternative development Springer

24 - Ubuntu Philosophy: Wealth Resides in the Health of the Community Philosophy Break

25 - Zakat as an Instrument for the Prevention of Hoarding ResearchGate

26 - What is Limitarianism?: An Interview with Ingrid Robeyns IAI TV

27 - Limitarianism: reflections on Chan, Drèze, and Elgarte UU Research Portal

28 - The Myth of Millionaire Tax Flight: how place still matters for the rich London School of Economics

29 - A Global Wealth Tax? University of Michigan Law School

30 - Reclaiming tax sovereignty to transform global climate finance Tax Justice Network

31 - International tax cooperation: advancing equality and sustainable development United Nations DESA

32 - Tax Justice Network, Beyond20 - Strategic Framework Tax Justice Network

33 - Between Coordination and Sovereignty: The Illusion of Multilateralism in International Tax Law Wolters Kluwer

34 - UN negotiations enter key phase for fairer global tax system Nations Unies

35 - ATAF Steps Up in UN Talks to Shape Future of Global Tax Rules African Tax Administration Forum

36 - Global Taxation of Multi-Millionaires - World Inequality Report 2026 World Inequality Lab

37 - Climate Inequality Report 2025: Disparities in carbon emissions based on private capital ownership vs consumption World Inequality Lab / Taylor & Francis

38 - Investing in Climate for Growth and Development: Ensuring a just and equitable transition OCDE

39 - A Carbon Wealth Tax: Modelling, Empirics, and Policy Neves & Semmler / IDEAS/RePEc

40 - Taxing Luxury Emissions: Private aviation, superyachts and climate policy Cornell Law School

41 - From shadows to light: Why a global asset register is essential to combat financial secrecy Transparency International

42 - Limitarianism: The case for capping personal wealth and emissions limitarianism Ingrid Robeyns / LSE Inequalities

43 - Cambio climático en América Latina y el Caribe: Trampas macrofinancieras y política fiscal CEPAL

44 - African Leaders Nairobi Declaration on Climate Change and Call to Action African Union / CAHOSCC

45 - Financial TransacTion Taxes in Theory and PracTice Urban Institute

46 - The Tobin Tax and Exchange Rate Stability in: Finance & Development Volume 33 Issue 002 (1996) IMF eLibrary

47 - Sand in the Wheels or Wheels in the Sand? Tobin Taxes and Market Crashes Cerge-Ei

48 - Financial transaction taxes in theory and practice Brookings Institution

49 - Securities Transaction Tax-Case study of India ICRIER

50 - Brazil’s Experience in Managing Capital Inflows IMF eLibrary

51 - The Impact of a Financial Transaction Tax on Market Liquidity and Market Volatility University of Kent

52 - Financial Transaction Taxes: FAQs Investment Company Institute

53 - Not a game: speculation vs Food security Oxfam Digital Repository

54 - UNCTAD calls for tighter commodity market regulation to combat inflation Global Trade Review

55 - Policy Resources - Global Solidarity Levies Task Force Global Solidarity Levies Task Force

56 - A HUMAN RIGHTS ECONOMY: What is it and why do we need it Center for Economic and Social Rights

57 - HUMAN SCALE DEVELOPMENT Manfred A. Max-Neef CommEnt CIC

58 - Doughnut | Kate Raworth Kate Raworth

59 - Manfred Max-Neef’s Fundamental human needs Wikipedia

60 - Robeyns, Ingrid and Morten Fibieger Byskov, “The Capability Approach” The Stanford Encyclopedia of Philosophy

61 - Key Concepts: gender justice, macroeconomic policies & human rights Center for Economic and Social Rights

62 - A FEMINIST APPROACH TO THE ECONOMY European Women’s Lobby

63 - “Why Central Banks Need to Take Human Rights More Seriously” by Daniel D. Bradlow American University Washington College of Law

64 - UNA ECONOMÍA DE LOS DERECHOS HUMANOS: Qué es y por qué la necesitamos Tax Justice Network

65 - Building a human rights economy through the UPR UPR Info

66 - Designing human rights-aligned reforms for debt restructurings Center for Economic and Social Rights

67 - Mandatory Human Rights Due Diligence Laws Danish Institute for Human Rights

68 - The Future is Public Transnational Institute

69 - Basic Income Grant (BIG) in Namibia Centre for Public Impact

70 - The Right to Employment and Social Protection in Rural Settings: The example of the Indian MGNREGA Social Protection and Human Rights

71 - Constitutional Law, Ecosystems, and Indigenous Peoples in Colombia: Biocultural Rights and Legal Subjects ResearchGate

72 - Taxing wealth: Some lessons from Colombia Microeconomic Insights

73 - Social and Solidarity Economy Nations Unies

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